Pourrais-tu te présenter en quelques lignes pour les lecteurs qui ne te connaissent pas ?

Je suis un artiste Guadeloupéen, né à Pointe à Pitre en 1967, je vis et je travaille depuis 1999 à Fort de France, Martinique, où j’enseigne à l’école des Beaux arts. J’ai fait le choix de vivre et travailler dans la Caraïbe en faisant le pari fou de voir un jour s’abolir la distance entre centres et périphéries.

J’ai obtenu mon diplôme des Beaux arts en 1990 à l’école de la Martinique soit un an après Les Magiciens de la Terre – exposition manifeste organisée par Jean Hubert Martin au Centre Georges Pompidou et à la Grande Halle de la Villette. Cette école née de la volonté du poète Aimé Césaire est la seule école d’art des DFA (Départements Français d’Amérique) et cette situation géopolitique n’est pas sans incidence sur son fonctionnement et son histoire. En effet dès l’origine cette école s’est retrouvée prisonnière de discours idéologiques pas toujours lucides des véritables enjeux de la création artistique et de la place de l’art dans une société post coloniale. La question reste ouverte quant au statut des sociétés antillaises des DFA ; peut- on vraiment dans le cas de ces îles là, parler de sociétés post coloniales. Je crois sans grande expertise qu’il s’agit plus de sociétés d’habitation dans une forme actualisée donc une forme assez particulière de sociétés post coloniales. La différence est déterminante et se doit d’être prise en compte pour qui veut chercher à comprendre les productions artistiques de ces îles.

Si pour la majeure partie des artistes dit de la périphérie – à savoir, les artistes africains, océaniens ou caribéens – la plus grande difficulté comme l’exprime si bien Valérie Morignat[1] est que : « Les artistes sont en effet confrontés au double enjeu qui consiste à exister hors d’un imaginaire occidental qui les stigmatise ou les récupère pour rafraichir la “vieille Europe”, et cependant à pénétrer un marché de l’art dont la maîtrise est essentiellement américaine. Les imputations ethniques et géographiques, les approches culturalistes qui enferment leurs productions constituent pour les artistes africains et océaniens des conditions de visibilité et de reconnaissance difficiles et ambiguës. Si l’esprit d’héroïsme colonial disparaîtra, son héritage est encore prégnant dans des formes néo-colonialistes qui modèlent certains discours sur les œuvres. » Je fais donc allusion à l’exposition Les Magiciens de la Terre qui avait pour volonté  affichée de remettre en question les notions de centre et de périphérie en faisant coexister des œuvres occidentales et des œuvres d’ailleurs. Aujourd’hui il ne s’agit plus pour moi de renier une quelconque composante occidentale mais plus de valider l’obsolescence de ces concepts ethnocentrés qui réduisent la capacité à percevoir le monde dans sa richesse et sa diversité.

L’année dernière, l’exposition Who More Sci-Fi than Us s’est tenue à la KAdE d’Amersfoort. Tu y as présenté la pièce In Vivo. Cet alliage du poison, symbolisé par la tête de mort, et de l’herbe bien vivante et qui continue à pousser, est à la fois contradictoire, violent et poétique. Que voulais-tu exprimer par cette création ?

Mon intention était avant tout de pointer du doigt le problème des pesticides utilisés dans les bananeraies et particulièrement celui du chlordécone, qui a provoqué une situation de quasi génocide sanitaire en Guadeloupe et en Martinique. Mais mon travail, comme celui de beaucoup d’artistes, reste ouvert et polysémique donc le propos va au-delà de ce problème de santé publique pour envisager la dimension éthique de toute entreprise humaine.

Bruno Pédurand, In Vivo, 2012 © Uprising Art

Bruno Pédurand, In Vivo, 2012 © Uprising Art

Je me refuse à aborder les choses à l’aune d’une pseudo-morale ou d’une quelconque posture de victime expiatoire pour interroger mon réel sans concessions. Les sociétés antillaises sont par définition des sociétés clivées où le manichéisme semble être le seul prisme permettant une approche du réel. La logique binaire du bien et du mal, du bon et du mauvais, du noir et du blanc conditionne la pensée dominante et invalide toute entreprise visant à dépasser ce schéma éculé. L’évidente contradiction à l’œuvre dans In Vivo renvoie aux contradictions inhérentes au devenir des sociétés modernes. La croissance ne peut s’embarrasser de considérations bioéthiques. Quand bien même nous n’ignorons pas les conditions de travail épouvantables des mineurs centre africains chargés de l’extraction du coltan nécessaire à la fabrication de nos indispensables smartphones.  L’horreur des conditions de travail des mineurs centre africains, n’altère en rien la fascination pour l’objet et nous en faisons abstraction sans problème de conscience hormis pour ceux qui en font un cheval de bataille.

Sans pour autant m’ériger en donneur de leçons je m’interroge cependant sur les notions de pouvoir et de responsabilité. Nous participons tous de la marche du monde avec cependant l’intime conviction d’être totalement impuissant face aux évènements qui l’agitent. L’apathie quasi générale de nos populations face au scandale du chloredécone me pousse à m’interroger sur la distance qui nous sépare du réel et de notre capacité à interagir avec ce dernier. L’art peut offrir un hors champ qui autorise l’interrogation et la mise à distance.

Bruno Pédurand, In Vivo, 2012 © Uprising Art

Bruno Pédurand, In Vivo, 2012 © Uprising Art

Mon travail ne requiert pas l’adhésion mais plutôt l’attention d’où la violence de l’interpellation.

La suite de l'interview sur le super site de UPRISING CARIBEAN ART : http://blog.uprising-art.com/concept/

Quelques oeuvres de l'artiste en prime :